Bienvenue au cœur de la folie

le méandre > du coin des questions que personne ne se pose > Appropriation par recomposition

Appropriation par recomposition

mercredi 14 août 2013 à 01:05:04, écrit par qwrkup et corrigé par Peuf-Peuf

Dit d’une manière plus terre a terre, la question pourrait être formulée ainsi :
"Combien de temps un cuisinier doit-il toucher un sandwich pour qu’on puisse dire qu’il a été fait main par lui-même ?"

Qu’est ce qu’un sandwich au poulet vient faire dans ce convecteur temporel me direz-vous.
Et bien c’est sans doute l’un des exemples le plus bateau que je suis trouvé.
Nous parlons ici de sandwich industriel. Il n’est pas à démontrer que le sandwich acheté à la boulangerie du coin et qu’on vous fait en 30 secondes est fait main. Vous voyez l’artiste travailler, et en avez les conséquences dans la bouche.
Nan on parle ici du sandwich sous blister, le sandwich impersonnel fait avec du pain mou, vu qu’il est impossible de préserver le croustillant durant les 10 jours de survie qu’on lui octroie.
Je ne critique pas ici ce sandwich dont 90% du poids doit être concentré dans ce pain mou saturé d’eau et pesant sur l’estomac une fois ingéré. D’ailleurs j’en mange régulièrement... Non sans avoir l’impression d’ingurgiter de la sous-nourriture. Mais j’avoue que c’est parfois jouissif de mal se nourrir. Comment diable parviennent-ils à mettre des goûts si peu naturels tout en nous donnant envie de finir ce machin jusqu’au bout. Et pire que tout, ils parviennent même à nous faire nous sentir satisfait de ce ... "repas".

Mais bref, et si nous voulions créer de la nourriture gastronomique industriel ? Oui je sais, cette phrase est complètement absurde ! Et comme ici nous ne sommes pas à une absurdité près, penchons-nous sur la question.
Pour faire de la nourriture gastronomique, il faut un gastronome, de préférence un chef cuisinier. Appelons-le Bobe Bobichon et supposons qu’il soit 3 étoiles au guide du vendeur de pneus fabriqués à base de mazoute.

Notre chef Bobe invente donc une recette de sandwich gastronomique, basé sur du pain mou et ... disons 3 ingrédients pour l’exemple (mais il pourrait y en avoir beaucoup plus).
Premier point : fait main. Où est la limite ?
Ce terme a beau paraître simple, à moi il me paraît très "vague". Supposons que les 3 ingrédients (en plus du pain) sont : des tomates, de la mayonnaise et du jambon. Ça n’a pas l’air gastronomique comme ça, mais c’est pour l’exemple. Et vous verrez que même avec ces 3 ingrédients à la con on va avoir de gros problèmes (alors que dire si on les remplace par 3 éléments gastronomiques chacun étant complexe à réaliser).
Alors où est la difficulté du "fait main" ?

Prenons le pain : nous avons tous déjà rompu du pain ... supposons que Bobichon soit très fort et sache rompre du pain net. La tomate : ça se corse, il a beau être doué, couper une tomate à main nue sans faire de la purée ou du coulis relève de l’exploit. Ça n’aurait alors plus rien de gastronomique. Nous autorisons donc Bobichon à utiliser un couteau. Et puisqu’il a un couteau, il ne va pas se priver de couper aussi le pain avec.
La mayonnaise : je propose à tous ceux que ça fait marrer de faire une mayonnaise avec un couteau. Pour ceux qui ne le savent pas, faire une mayonnaise consiste à battre un mélange de moutarde et de jaune d’œuf en ajoutant progressivement de l’huile. Ha mais je vous vois venir, j’ai pas dit que Bobe avait le droit d’utiliser un récipient ! Au choix, vous faites ça au creux de la main, ou sur un plan de travail, bon courage, vous avez 2h. Pensez à réserver une place à hôpital avant de commencer. Vous gagnerez du temps au moment où vous comprendrez que vous avez échoué en ramassant votre autre main par terre.
La clinique de la main me fait savoir qu’ils sont saturés et qu’il faut que j’arrête mes conneries. Nous donnerons donc à Bobe un récipient et un fouet.
Sauf qu’il reste une question en suspens, je n’ai pas abordé le problème de l’huile et la moutarde. Autant la tomate pouvait être cueillie par le chef Bobichon, et l’œuf récolté à la ferme. Pour rappel, l’huile ne s’écoule pas naturellement à la sortie d’un ruisseau, et la moutarde n’est pas la pulpe d’un fruit délicieux. Il faut "faire" l’huile, et "faire" la moutarde. Peut-on autoriser Bobe à utiliser une huile faite avec une machine ? Il se trouve que l’huile, même de la meilleure qualité qui soit, n’est presque jamais faite à la main (on peut en trouver, mais c’est comme chercher de la bonne farine de blé faite à la main ... c’est un peu débile). Idem pour la moutarde, nous autorisons donc notre chef bien aimé à utiliser un ingrédient fait par une autre personne que lui-même, et surtout, fabriqué par une machine.
Oui Robert ? Haaa en effet, Robert me fait savoir que si on l’autorise à utiliser un ingrédient préparé par quelqu’un d’autre, il aimerait bien demander à un de ses commis de couper les tomates et le pain à sa place pendant qu’il fait la mayonnaise. Je pense qu’on peu le lui permettre. Une rondelle de tomate, est une rondelle, inutile de se faire péter la rondelle pour une tomate ! Et pendant qu’on y est, nous allons lui dire de prendre un deuxième commis, car il va avoir fort à faire avec le jambon.

Et on arrive à la partie fun. Le jambon : pièce maîtresse de notre sandwich ! J’espère que vous me voyez venir avec mes gros sabots, parce que je vais y aller comme un porc. En parlant de ça, voilà le cochon ! Pour que notre sandwich soit "fait main", est-ce que Bobe doit commencer par égorger à main nue un cochon vivant ? Non, il a le droit à un couteau, un fouet et un récipient ! Mais doit-il tout de même le soumettre à cette basse besogne en foutant du sang partout pendant que les commis fond la mayonnaise ? Je ne pense pas, comme pour l’huile, autant laisser faire les pros.
Et maintenant que nous avons la cuisse de cochon, qui doit la cuire, la sécher, la fumer, la rôtir ? Je vois mal notre Bobichon sécher et fumer lui-même son jambon. Encore une fois, laissons parler le savoir-faire des pros. Plus qu’à le couper ... mais pour faire des tranches fines et réussies, il faudra plus qu’un couteau. Vous savez, ces grosses machines avec une lame circulaire qu’on règle pour avoir une tranche de l’épaisseur choisi. D’ailleurs, si utiliser ce genre de machine ne retire en rien le "fait main", autant autoriser les commis à utiliser une trancheuse à pain, à tomate, ainsi qu’un fouet automatique pour la mayonnaise. Vous savez quoi, autant laisser faire Bobe, ça lui prendra qu’une petite demi heure d’installer 150 pains mous, 10Kg de tomates et de quoi faire 2L de mayonnaise maison. Nan mieux, c’est le boulot d’un commis ça, laissons à Bobe le soin d’assembler les sandwichs en bout de chaîne, une fois que les ingrédients sont prêts.

Je viens d’avoir une idée révolutionnaire ! On va faire une machine qui assemble le pain avec tous les ingrédients, et on laisse les commis en charge de réapprovisionner les machines. Dans ce cas, il ne reste plus qu’un problème, le chef Bobichon n’a plus participé à la création des sandwichs. En faite, plus personne ne participe à la création de ces sandwichs gastronomiques faits main, donc on ne peut pas non plus dire que ça soit quelqu’un d’autre qui les aient faits ...
Mais j’ai la solution ! On va placer Bobe en bout de chaîne, une main sur le tapis roulant pour qu’il touche lui-même chaque sandwich. Il en profitera pour vérifier qu’il n’y ait pas de défaut de fabrication. Quoi que, une caméra ultra rapide sera bien plus efficace. Pour ne pas gaspiller le précieux temps du chef Bobichon, autant s’arranger pour qu’il ait une main sur le tapis pendant son sommeil. Et parce que nous avons à cœur les normes d’hygiène, Bobe mettra des gants. En fait, puisque Bobe ne touchera les sandwichs que par l’intermédiaire d’un gant ... autant placer en bout de chaîne des gants préalablement portés par Bobichon !

Reste la question de la cadence : combien de temps chaque sandwich doit être "touché" par Bobe Bobichon pour qu’on puisse considéré qu’il s’agit de sandwichs industriels gastronomiques faits main par le chef Bobe Bobichon !

Au final, si chaque élément de quelque chose "fait main" peut être industrialisé, alors est-ce que la manipulation finale consistant à assembler tout les éléments rend la chose "faite main". Surtout si on peut aussi industrialiser la manipulation finale. Est-ce que "fait main" désigne la manipulation mécanique automatique réalisée par un humain reproduisant le même mouvement toute la journée tel un robot ?

En fait, quand nous allons dans un grand restaurant d’un chef étoilé. Il est logique qu’il y ait plus d’un cuisinier pour préparer à manger pour toute la salle. Et que chaque cuistot ait chacun plusieurs commis pour les tâches répétitives et rébarbatives. En allant manger chez Bobichon, il est très possible qu’absolument aucun plat consommé n’ait été, ne serait-ce qu’approché, par le chef Bobichon ... La qualité est là, on y va pour manger la cuisine de Bobichon, faite par Bobichon, on paye le prix de la cuisine de Bobichon même si ce dernier n’a touché à aucune des assiettes que vous avons dégustées ... Et finalement on sort quand même satisfait du restaurant.
Est-ce qu’il vous viendrait à l’esprit de réclamer que vos plats soit explicitement préparés par le chef Bobichon ?

Pour information, ce raisonnement s’applique à toute l’industrie agroalimentaire. Les aliments que nous mangeons sous la désignation "Fabriqué en France" signifie que le blister à été ajouté en France, un saucisson Corse désigne un saucisson qui a été emballé en Corse ... etc.
Et dans le fond, c’est bien normal, sinon comment pourriez-vous manger un "filet de Colin d’Alaska et son riz basmati au curry" et qu’il soit "Fabriqué en France" ... un peu de logique bon sang !

Alors c’est pas tout ça, mais je doit faire tourner mon usine de sandwichs industriels gastronomiques sur une recette originale et dont tous les sandwichs sont réalisés par le chef de renommée internationale : Robert Bobichon !

Mais bien entendu ce n’est que mon opinion personnel.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Licence Creative Commons
Les méandres de l'infini sont misent à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International